Le temple

Leucion n’avait jamais vu d’aussi belle nuit. Le firmament d’un noir de jais était totalement dégagé et les étoiles lointaines brillaient tels des fers de lance tandis que la lune lui faisait penser à une énorme pièce d’argent luisant. Il en avait reçu une similaire, fondue à Suse, alors que, mercenaire, il avait servi en Egypte. Comme la plupart des soldats qu’ils employaient venaient d’Athènes, les Perses avaient frappé les pièces de la chouette d’Athéna. Leucion avait passé de longues heures à contempler la sienne, avant de la donner à une catin originaire de Numidie.

Alors qu’il contemplait l’astre de la nuit depuis les remparts du temple, il se prit à regretter de ne pas l’avoir conservée. Poussant un long soupir, il descendit dans les jardins. Les roses avaient perdu toutes leurs couleurs pour ne plus proposer au promeneur qu’une infinie variété de gris, mais leur senteur, elle, était toujours bel et bien présente.

Traversant la grande salle dans laquelle Dérae guérissait les suppliants qui venaient la trouver, il monta à la chambre de la prêtresse et s’assit entre les deux lits. Le premier accueillait Aristote le sorcier, bras croisés sur la poitrine et main droite refermée sur son pendentif. Dérae était allongée sur l’autre, toujours vêtue de la robe verte que Leucion lui avait achetée au marché. Il lui caressa délicatement la joue.

Elle ne bougea pas, et il se remémora avec affection le jour où, revenant au temple, il l’avait trouvée aux prises avec la fièvre. Il s’était occupé d’elle en la lavant et en la nourrissant. Il avait été heureux au cours de ces quelques jours pendant lesquels elle était sienne, comme une enfant.

Le teint de la prêtresse était pâle et elle respirait à peine. Cela faisait quarante-huit heures qu’elle se trouvait ainsi, mais Leucion n’éprouvait pas la moindre inquiétude à son sujet. Elle lui avait en effet dit que son voyage durerait cinq jours, après quoi leur existence reprendrait son cours normal : elle recommencerait à soigner les malades et ils pourraient de nouveau se promener dans les jardins et discuter à la clarté de la lune.

Le magus laissa fuser un petit gémissement et sa main droite lâcha le pendentif. Leucion se pencha pour mieux observer la pierre ainsi révélée : sa surface dorée se marbrait désormais de lignes noires et elle luisait faiblement. Reportant son attention sur Dérae, l’ancien soldat fut une nouvelle fois frappé par la beauté de la prêtresse. Elle l’avait ensorcelé et, bien que douloureuse, cette sensation était la bienvenue. Il s’étira les muscles du dos et se leva ; le fourreau de son épée frotta contre la chaise et vint rompre le silence. L’arme le mettait désormais mal à l’aise. Les années qu’il avait passées au temple avaient érodé son âme de guerrier, mais le sorcier avait bien dit que leurs deux corps devaient être gardés en permanence.

« Contre quoi ? s’était-il enquis.

— L’imprévisible », avait répondu Aristote en haussant les épaules.

Leucion se tourna vers la porte et s’immobilisa.

Le battant avait disparu, et le reste du mur avec lui. À leur place se trouvait un couloir long et étroit de pierre luisante. Leucion dégaina sa dague et son épée courte, plissa les yeux pour tenter de percer la soudaine obscurité. Deux ombres se détachèrent des murs du couloir, et l’homme recula en voyant ces informes monstruosités avancer vers lui. Leur tête et leurs épaules se couvraient d’écailles, tandis que leur torse et leurs bras, d’une éprouvante teinte grise, ressemblaient à ceux d’un cadavre. Leurs pattes griffues raclaient le sol et, alors qu’elles s’approchaient de lui, il vit avec terreur que leur gueule s’ornait de crocs acérés.

Il continua de se replier jusqu’à ce qu’il vienne buter contre le lit de Dérae.

Le premier démon se jeta sur lui. Leucion s’élança à son tour pour ne pas être renversé par la charge adverse. Son épée courte s’enfonça dans le ventre de la bête, une épée qu’il remonta alors jusqu’au cœur de celle-ci. Les griffes inhumaines labourèrent son épaule, déchirant ses muscles et cassant sa clavicule. Alors que le premier démon s’effondrait, le second attaquait à son tour et ses pattes se refermèrent sur la hanche de l’ancien mercenaire, en fracturant l’os. Leucion plongea sa dague dans le cou de la créature, juste sous l’oreille. Une immonde substance grise jaillit de la plaie et lui brûla la main. Dans ses ultimes contorsions, le monstre le jeta au sol et il lâcha ses deux armes.

Le sang ruisselait de son épaule déchiquetée et sa hanche brisée lui infligeait une souffrance indicible, mais il lutta tout de même pour se relever.

Ramassant son épée courte, il se mit debout avec difficulté, supportant le poids de son corps de sa jambe gauche. Les deux démons avaient disparu mais le couloir était toujours là.

« J’ai réussi, souffla-t-il. Je l’ai sauvée. » Cinq griffes aussi longues qu’une épée s’enfoncèrent dans son dos avant de ressortir par sa poitrine et de se refermer pour le tirer en arrière.

Un flot de sang jaillit de ses poumons perforés et sa tête tomba en avant.

Le démon le traîna jusqu’au lit, où le bras flasque de Leucion toucha la pierre dorée qui trônait sur la poitrine d’Aristote. Aussitôt, une vive lueur entoura la perle. Un regain d’énergie afflua dans les membres du mourant ; serrant son épée de toutes ses forces, il la plongea dans le ventre du monstre qui se trouvait derrière lui.

Les griffes le lacérèrent une fois de plus, décollant sa tête de ses épaules.

Lâchant son ennemi abattu, le démon tituba un instant, puis ses yeux naturellement plissés se posèrent sur la forme inerte de Dérae. Salivant abondamment, il avança vers sa proie.

Les créatures des ténèbres emplissaient le défilé sans bouger, sans quitter un instant du regard les trois cents soldats à cape rouge qui les empêchaient d’atteindre la lumière.

« Qu’est-ce qui les retient, à votre avis ? demanda Parménion.

— C’est lui qu’ils l’attendent, répondit Léonidas en pointant son épée vers un nuage noir visible au loin.

— Je ne vois personne. »

Le roi garda le silence et les nuées se rapprochèrent, faisant peu à peu disparaître la grisaille du ciel. Au bout de quelques instants, Parménion comprit qu’il ne s’agissait pas d’un nuage, mais d’une masse plus noire que tout ce qu’il aurait pu imaginer. Les monstres se replièrent à son approche, les uns se cachant derrière un rocher, les autres dans une grotte.

Les ténèbres ralentirent en atteignant le col et une brise d’épouvanté souffla subitement sur les soldats. Elle charriait toutes les terreurs de l’homme, toutes les peurs que lui communiquait la nuit. Les rangs commencèrent à se défaire et Parménion sentit ses mains trembler de manière incontrôlable. Son épée tomba par terre.

« Spartiates, en formation ! » ordonna Léonidas d’un ton craintif.

Mais c’était la voix du roi et les boucliers retrouvèrent leur place dans un grand bruit de métal jusqu’à former à nouveau un rempart de bronze.

Parménion s’agenouilla pour récupérer son arme. Il avait la gorge sèche et savait avec une certitude absolue que rien ne pouvait résister à la noirceur qui approchait.

« Tout est perdu, fit Aristote en se frayant un chemin au travers de la phalange pour se porter au côté de son compagnon. Personne ne peut s’opposer à lui, dans son propre royaume. Viens ! J’ai la possibilité de te ramener dans le monde des vivants.

— Dans ce cas, sauve-toi ! rétorqua Parménion en se dégageant brusquement.

— Espèce d’idiot ! » siffla Aristote.

Sa main se referma sur sa pierre magique et il disparut aussitôt.

Soudain, de la masse ténébreuse jaillit un son grave et assourdissant, répété à l’infini telle une succession de coups de tonnerre.

« Quel est ce bruit ? demanda Parménion d’une voix tremblotante.

— Le pouls du Chaos », répondit Léonidas. Mais les Spartiates restèrent tous à leur poste. La horde démoniaque reprit sa marche en avant sous l’impulsion des nuées obscures.

Parménion ressentit une intense chaleur dans son dos, et il se retourna pour constater que le globe de feu enflait et s’élevait dans les airs ; on aurait dit qu’un soleil miniature venait de naître à la sortie de la passe.

Les agresseurs hésitèrent et se protégèrent les yeux contre la vive lueur. Dans le même temps, la peur qui oppressait Parménion se dissipa. Mais le pouls du Chaos continuait de tambouriner, de plus en plus proche.

La lumière et l’obscurité, l’espoir et la terreur s’affrontèrent au centre du défilé. Elles fusionnèrent et s’envolèrent en direction du firmament pour tourbillonner l’une autour de l’autre jusqu’à constituer une sphère bicolore projetant des éclairs.

Les armées démoniaques s’immobilisèrent, les yeux tournés vers la bataille titanesque qui faisait rage au-dessus de leurs têtes. Au cours des premiers instants, les ténèbres parurent l’emporter, mais l’âme de l’enfant riposta avec une brillance qui déchira les nuées et illumina le col.

De plus en plus haut, les deux adversaires s’affrontèrent jusqu’à ce que seule une infime lueur reste visible. Puis il n’y eut rien d’autre que la grisaille infinie d’Hadès.

Léonidas rengaina son épée et se tourna vers Parménion.

« Qui est cet enfant ? demanda-t-il d’une voix chargée de respect.

— Le fils du roi de Macédoine.

— Quel dommage qu’il ne soit pas Spartiate. J’aurais aimé le connaître.

— Que s’est-il passé ? » voulut savoir Parménion. La horde commença à se disperser et les créatures du néant refluèrent du défilé pour aller retrouver les ombres qui constituaient leur lot quotidien. « Le garçon est né, répondit Léonidas.

— Et le Dieu Noir a été vaincu ?

— J’ai bien peur que non. Ils vivront ensemble et ne cesseront de s’affronter. Mais l’enfant sera grand ; il se peut qu’il l’emporte un jour.

— Alors, j’ai échoué, murmura Parménion.

— Ne parle pas ainsi. Ce sera un enfant de l’ombre et de la lumière. Il aura besoin d’amis pour l’aider, le guider et lui redonner courage. Et il t’aura, toi, Parménion. »

Le portail des Champs Élysées s’ouvrit sur un ciel bleu azur. Le roi de Sparte prit la main du strategos. « Ta vie t’appelle, Frère. Cours la rejoindre.

— Je… je ne sais comment vous remercier. Vous m’avez donné plus que je n’aurais jamais cru possible. »

Léonidas sourit.

« Tu en aurais fait autant pour l’un des tiens, Parménion. Va, maintenant, et protège l’enfant. Il sera grand. »

Aristote ouvrit les yeux au moment où le démon tendait la patte vers Dérae.

« Non ! » s’écria-t-il.

Un rai de lumière frappa le poitrail de la créature et l’expédia contre le mur. Son épidémie noircit au point d’impact et les flammes nées de la plaie l’enveloppèrent. Une épaisse fumée noire emplit la salle.

Le magus se leva, une épée de lumière à la main. Il s’en servit pour toucher le monstre en feu, qui se volatilisa instantanément.

Le couloir disparut également et les murs de la pièce revinrent. Aristote baissa les yeux sur le corps démembré de Leucion.

« Tu t’es battu avec courage, car ces démons ne chassent jamais seuls », dit-il à mi-voix.

Son épée se transforma en boule de feu, qu’il posa sur la poitrine de Leucion. Aussitôt, les blessures du cadavre se refermèrent et sa tête se remit en place. « Il vaut mieux que Dérae te voie ainsi, poursuivit le magus en sortant une obole d’argent de sa bourse et en la glissant entre les lèvres du défunt. Pour le passeur. Puisse ton voyage s’achever dans la lumière. »

Revenant auprès du lit, il prit la main de Dérae et rappela l’âme de la prêtresse.

 

La Mort des Nations
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